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La faux soyeuse d’Eric Maravélias aux éditions Gallimard collection Série Noire

"Je suis couvert de sang mais je suis bien. Rien à foutre. Dans l’univers cotonneux et chaud de la défonce opiacée, le sang n’est rien. La mort n’est rien. Et moi-même je ne suis rien. Joies et chagrins se succèdent dans une espèce de brouillard confus, un ballet macabre, et rien ne subsiste de tout cela, sinon parfois, au détour du chemin, un sentiment de gâchis irréversible qui me prend à la gorge. Nos vies de parias sont comme de frêles esquifs privés de gouvernail. Sans plus personne à bord. Elles sont ballottées au creux de flots tourmentés, secouées par des vents inconnus et changeants qui les mènent à leur gré vers des côtes plus ou moins hospitalières, incapables que nous sommes de changer ne serait-ce que la moindre virgule au récit chaotique de nos existences".

Fichu bouquin. Par où commencer ? D’abord par dire toute l’admiration que j’ai pour l’auteur de s’être extrait de cet enfer. Ça semble con mais c’est sincère. La drogue colle au corps et à la tête, détruit chaque atome de volonté. La banlieue elle, englue plus sûrement que n’importe quel marécage, mais l’ambiguïté c’est qu’on y est bien quelques fois. Il y a de ces lieux sordides où il fait bon tout de même vivre et se retrouver, parce que c’est la merde…mais une merde qu’on maîtrise et qu’on connait.

Eric Maravélias je l’ai croisé il y a 1 mois, je n’avais pas lu son roman, pourtant unanimement salué par des chroniques dithyrambiques. Je ne sais pas, le titre ne m’inspirait pas, le sujet encore moins…puis j’ai écouté le bonhomme lors d’une conférence et là j’ai pris une claque. Une grande baffe émotionnelle, de celle qui laisse les joues en feu, les yeux qui frisent et la tête à l’envers. Eric c’est le gars qui zonait dans la banlieue du Sud de Paris dans laquelle j’ai trainé mes guêtres et mon spleen à la même époque. Nous avons le même âge, nous étions de la même cité, nous avons fréquenté les mêmes milieux, les mêmes lieux, presque une vie de 10 ans en parallèle. Des barres grises de Bagneux à la pourriture de l’Ilot Chalon, nos routes se sont croisées mais nous ne nous sommes jamais rencontrés (du moins je ne crois pas).

Cette déglingue je l’ai bien connu, en spectatrice silencieuse et dure, en observatrice de ces douleurs que rien ne peut apaiser, en voyeuse de la descente aux enfers de tant de gens autour de moi. J’ai moi-même mon parcours initiatique un peu bizarre. Je ne vais pas entrer en détail là-dedans mais c’est simplement pour expliquer que j'ai abordé son roman avec beaucoup d’intérêt, presque avec un œil d’entomologiste mais avec mon cœur et mon âme, qui tous deux valent ce qu'ils valent mais sont du moins sincères.

Il serait injuste de cantonner ce bouquin au témoignage d’un ex-toxico. Certes il y a de ça, mais tellement plus encore. Parce que des romans sur le sujet je m’en suis infusé quelques-uns et, à part l’expérience humaine, ce ne sont pas, en général, des histoires qui ont laissé un impact dans ma mémoire. Mais là c’est autre chose. La descente est vertigineuse, une immersion totale dans la déglingue et tout ça servi par une écriture d’une poésie incroyable.

Alors bien sûr il y a l’expérience vécue d’Éric Maravélias mais il ne faut pas perdre de vue que ce texte est avant tout une fiction et qu’il est traité comme tel. Ce qui nous éloigne des romans-témoignages qui m’ont toujours gonflé. Même ado, « l’herbe bleue » et consort m’ont laissé de marbre, tout simplement parce que je connaissais la réalité et ces romans me semblait limite « eau de rose » face à la vraie vie.

L’auteur écrit comme il respire, on sent palpiter une rage ancienne, canalisée mais toujours intacte. Ce roman m’a fait penser à «Last Exit to Brooklyn » d’Hubert Selby Jr. C’est la merde, c’est noir et poisseux mais on rigole tout de même quelques fois.

Je me suis retenue pour cette chronique parce que je sais que j’ai un certain penchant pour le lyrisme délirant et qu’ici il y avait grandement de quoi faire. En fait j’ai pensé que cela desservirait ce bouquin, que ça tomberait à côté de ce que je voulais exprimer et qu’il n’en n'avait tout simplement pas besoin. C’est du brut, l’histoire d’une déchéance, c’est profondément humain, les tripes sont sur la table et il n’y a pas lieu de l’enrubanner.

Que ce soit le traitement du sujet, l’auteur ou l’écriture elle-même…no bullshit…il faut le lire un point c’est tout.

La faux soyeuse

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